Une nuit de Ramadan à la mosquée

Si de jour, le Ramadan est, pour des millions de musulmans, une période de jeûne et de purification, une fois le soleil couché, il devient une période de fête et de partage. Immersion au cœur de cette fête religieuse où le cycle jour-nuit régule la vie des croyants.

Bientôt 21 heures, le soleil est couchant. Hassan arrive devant ce qui pourrait être un chantier. Derrière la grille, des murs de parpaings, de grandes tentes et des bâtiments préfabriqués. « C’est la mosquée de Dawa de Clermont-Ferrand. Elle est en construction depuis 2011. Récemment, nous sommes parvenus à trouver les fonds pour finir les fondations en parpaings, la charpente arrivera quant à elle après le Ramadan. »

À l’intérieur de cette mosquée « de fortune », plusieurs « frères » l’attendent déjà. « C’est bientôt Fotor, l’heure de rompre le jeûne », reprend-il. Hamza, jeune croyant d’une vingtaine d’années sort alors son téléphone. Sur son écran, l’application Muslim Pro. « Aujourd’hui le Fotor est à 21h21. L’Isha'a, la dernière prière de la journée est quant à elle à 22h48 », énonce-t-il. Petit à petit, la tente se remplit. L’heure approche. Au sol, sur les tapis, la nourriture - concoctée dans la journée - attend déjà. Néanmoins, pas de précipitations. Une simple datte et un verre de lait suffiront à rompre le jeûne. Le reste du repas, nommé iftar, attendra la traditionnelle prière du maghreb, l’une des cinq prières quotidiennes, piliers de l’Islam.

Alors que les dernières lueurs animent le ciel, ils sont désormais plus d’une trentaine réunis autour des victuailles, allant de la soupe au riz safrané en passant par du Kabuli Palaw (riz afghan épicé au poulet). Les odeurs sont multiples et épicées. Si tous les habitués sont présents, ce soir-là, sept invités sont également venu rompre le jeûne à la mosquée de Dawa. Sept médecins indiens issus de la région du Pradesh, près du Népal, actuellement en plein « voyage spirituel » de quatre mois en Europe. Aujourd’hui à Clermont-Ferrand, ils repartiront pour Lyon le lendemain. En leur honneur, le repas est on ne peut plus copieux.   «  L’iftar est avant tout un moment de partage et de convivialité, le moment d’échanger et de se faire plaisir après une journée de purification. C’est pour cela qu’il est ouvert à tous ceux qui ont fait le jeûne, y compris les plus démunies qui ne peuvent participer à l’entretien de la mosquée », évoque Hassan alors qu’il prend une boulette de kefta de sa main droite. Le repas touche à sa fin. À peine les plats débarrassés, les hommes sont priés de quitter la tente. « Les femmes arrivent ! Elles vont venir prier ici », précise un fidèle. Séparées des hommes lors du repas, elles le seront également pour la prière. « Pour nous la femme est comme un diamant dans un écrin, si on laisse celui-ci perpétuellement ouvert, d’autres hommes pourraient être tentés de voler notre bijou. C’est important pour nous de protéger nos femmes », justifie Miloud, dont la femme vient de se convertir récemment.

« Pour nous la femme est comme un diamant dans un écrin, c’est important pour nous de les protéger »

Désormais, la nuit est complètement tombée. Pâtisserie, thé et café sont présents à l’extérieur des tentes pour permettre aux croyants de se repaître à tout moment avant l’Isha’a. Autour des victuailles les discussions vont bon train. Les plus jeunes se partagent des vidéos YouTube listant les grandes stars « converties » ou les effets du coca sur du porc (censé donner naissance à des vers sic). Si de nombreux musulmans aiment rompre le jeûne en famille, beaucoup viennent par la suite à la mosquée pour la dernière prière de la journée. Ils seront, ce soir-là, près de deux cents.

Parmi eux, Fred (*), diplômé d’études littéraires et épistémologie, dans la quarantaine et converti il y a moins de deux mois, participe à son premier Ramadan. «  J’ai toujours été intéressé par la culture du moyen-orient. D’abord par curiosité et par l’intermédiaire d’un ami pratiquant, j’ai eu l’opportunité de venir régulièrement à cette mosquée. D’éducation chrétienne, je me suis très vite retrouvé dans les valeurs d’amour, de partage et d’attention de l’autre que revendique l’Islam. Une vision de la spiritualité à des lieux de la manière dont elle est représenté dans les grands médias. Je considère même désormais que c’est la religion la plus représentative de l’esprit français du XVIIIe siècle, celui à l’origine même de notre Liberté – Égalité - Fraternité », témoigne l’homme, entre deux citations de François Rabelais.

« Je considère même désormais que l'Islam est la religion la plus représentative de l’esprit français du XVIIIe siècle, celui à l’origine même de notre Liberté – Égalité - Fraternité »
La question de la représentation et du terrorisme apparaît ainsi sporadiquement au sein des conversations. Toutes condamnent fermement les attentats. Certaines témoignent néanmoins d’un fort sentiment de rejet de la part de la société française. Une peur qui se matérialise en la présence de Kassim, gilet fluo au-dessus du Qamis -l’équivalent de la soutane chrétienne -, chargé de la sécurité de la mosquée depuis deux ans. Posté à l’entrée de la mosquée, celui-ci tempère néanmoins l’ardeur de ses « frères ». « Nous avons très peu de problème de sécurité . Parfois des femmes issues de la communauté des gens du voyage mettent un voile et viennent faire la manche devant la mosquée, ce qui a le don de nous irriter étant donné qu’aucun musulman ne s’abaissera à faire cela, mais c’est bien notre seul souci. »

22h48. L’Isha’a commence. Elle durera près d’un quart d’heure. Pour autant, aucun fidèle ne quittera la tente à l’issue de celle-ci. En effet, en plus des cinq prières quotidiennes, le mois du Ramadan est l’occasion pour les musulmans de prêcher les Tarawib, prières exclusives à ce mois saint. « Il s’agit de prières quotidiennes issues du Coran. Celles-ci n’ont pas de durée définit, elles peuvent durer dix minutes comme deux heures, selon la volonté de l’Imam. Néanmoins, il est d’usage qu’à la fin du mois de Ramadan, l'Imam ai récité la totalité du Coran durant ces prières », précise Nabil qui aura fait office d’Imam pour le Tarawib de cette soirée.

Minuit s’affiche désormais sur les montres et smartphones des croyants, lorsque Nabil prononce la fin du Tarawib. Les tentes commencent à se vider. Certains poursuivent néanmoins leurs prières, avides de connexion avec Dieu. D’autres profitent de l’occasion pour « demander conseil » à leurs « frères ». Les plus jeunes évoquent quant à eux, l’envie de se poser à la terrasse d’un fast-food – Halal – pour à nouveau se sustenter avant la reprise du jeûne.

Pour beaucoup, la nuit sera courte. Certains, dont les sept médecins indiens, resteront dormir à la mosquée. Tous seront néanmoins de retour avant le fotor, l’heure à laquelle le fidèle doit prendre son dernier repas nocturne.

 

Celui-ci est prévu pour 4h41.

(*) Le prénom a été changé