La Roseraie, le camping libertin où on ne dort pas

D'extérieur, impossible de voir ce qui se passe de l'autre côté des hautes palissades entourant le camping de la Roseraie à Brugheas, dans l'Allier, entre la forêt de Randan et la cité thermale de Vichy.

Seule une banderole « Entrée interdite aux moins de 21 ans » détone par rapport aux campings traditionnels. Et pour cause : le camping de la Roseraie à Brugheas est un des seuls campings labellisés « libertin » de France. Il était même le premier  lors de son inauguration en 2015.

Un lieu sujet à fantasmes et à préjugés. Ainsi Gérard Vetter, son cogérant, a exceptionnellement bien voulu m'ouvrir ses portes. Hébergé sur place le temps d'une nuit, je suis allé à leur rencontre.

« En 2014, nous avons racheté ce camping, disposant d'une surface de cinq hectares et idéalement placé. Après une première année en camping "traditionnel", nous avons décidé dès notre deuxième saison d'en faire un lieu de séjour coquin. Étant libertins avec ma femme, nous ne trouvions pas d'endroit de vacances adapté à notre mentalité, loin du cap d'Agde par exemple où le paraître est essentiel et les tarifs exorbitants. Nous voulions un endroit simple avec un tarif abordable, accessible à tous », explique Gérard Vetter, ancien ébéniste, devenu, avec sa femme Françoise, cogérant du camping libertin La Roseraie*** à Brugheas dans l'Allier.

Pour concrétiser leur ambition, Gérard et sa femme font appel à plusieurs avocats et spécialistes du droit. « Même s'il existe depuis longtemps des clubs étiquetés "libertins" et des campings naturistes, il n'existait à l'époque aucun "camping libertin", juridiquement labellisé comme tel sur le sol français – ni dans le monde d'ailleurs. Avec l'aide de nos avocats, nous avons tenu à nous assurer que l'ouverture de l'établissement était possible et que nous ne risquerions pas une fermeture. »

"Rien n'interdit l'ouverture d'un camping libertin en France. Il s'agit d'un thème comme un autre"

La réponse des juristes est formelle : rien n'interdit l'ouverture d'un camping libertin en France. Il s'agit d'un thème comme un autre. La bascule de camping traditionnel à coquin s'est dès lors faite toute seule. « En un an, nous avons triplé notre chiffre d'affaires. Preuve qu'il y avait une vraie demande. Désormais, nous assurons un chiffre d'affaires de 350.000 € par an, en croissance de 30 % chaque année ». Une demande à l'échelle internationale, puisque si les couples libertins viennent de toute la France, le livre d'or du camping atteste des visiteurs du reste de l'Europe... et jusqu'en Australie !

Un règlement strict

Pourtant, malgré une fréquentation dépassant les attentes des propriétaires, les premières années n'ont pas été sans surprise. « Il a fallu écrémer les adeptes du libertinage, respectant ses codes et ses pratiques, des pervers qui n'étaient pas en accord avec la mentalité du camping. S'il n'y a pas de respect, des autres et de leur consentement, alors vous n'avez rien à faire dans mon établissement ! »

Très vite, Gérard adopte une politique extrêmement stricte. « Il n'y a pas d'avertissement. À partir du moment où vous ne respectez pas les règles du camping, ou que la confiance est rompue, vous êtes priés de quitter les lieux sur le champ et mis sur liste noire. »

Parmi les règles d'or du bon libertin à la Roseraie, l'une d'elles fait figure de dogme : les femmes sont « reines ». Ce sont elles qui acceptent ou non de « coquiner », qui choisissent le ou les partenaires et la ou les pratiques. « Si une femme repousse les avances d'un homme et que celui-ci est quand même trop insistant ou revient plus tard à la charge, il est prié de quitter les lieux. »

Autre limite infranchissable : « Aucune photo n'est prise dans le camping en dehors des zones autorisées. Sinon, c'est à nouveau la porte. Les smartphones n'ont pas droit de cité, martèle le gérant. Toutes ces règles ne sont là que pour assurer le respect et la confiance des campeurs entre eux. Ce n'est seulement dans un cadre sain, avec une éthique respectée, que les vacanciers peuvent lâcher la bride et être eux-mêmes en toute sécurité. »

Cinq hectares de plaisir

Une fois ces conditions acceptées, je suis exceptionnellement autorisés à franchir les hautes palissades. Au volant de sa voiturette de golf, Gérard Vetter me propose de faire le tour des cinq hectares. Du bengali Câlin à l’allée des Fantasmes, en passant par le Septième ciel ou le Petit bois coquin… Les noms des sites qui jalonnent le camping collent parfaitement à l’esprit de ce lieu entièrement dédié au libertinage.

Un peu partout des tables, des lits surdimensionnés et autres lieux pour "coquiner" - à la vue de tous ou non - sont aménagés. Des préservatifs et des produits d'hygiène sont laissés à disposition.

C'est à ce moment-là que je croise mes premières paires de fesses circulant parmi les 80 emplacements - dont 22 mobil-homes - dont dispose le camping. « Bien que ce ne soit pas à proprement parler un camping naturiste, les gens circulent nus, surtout lorsqu'il fait chaud. Aujourd'hui, comme il a plu, les gens sont un peu plus vêtus », m'explique Gérard Vetter, suivi par Falco, son fidèle chien et mascotte des lieux.

Si les gens sont nus, tous ont à leur poignet des bracelets de différentes couleurs. « Ils permettent aux clients de connaitrent leur situation amoureuse et leurs temps de présence au camping: femmes et hommes seul(e)s résidents sont ainsi en rouge tandis que les visiteurs "à la journée" seul(e)s en jaune ou bleu. Les couples résidents portent un bracelet noir et les couples visiteurs "à la journée" sont en vert ou orange. Ce bracelet fait également office de porte-monnaie. »

Une communauté sans tabou

21 heures. Un peu plus loin, une tablée de 25 campeurs discute et rigole bruyamment. L'heure est semble-t-il celle de l'apéro. Certains sont des habitués, d'autres viennent à peine d'arriver. Tous sont déjà très proches. « Ici, les gens sont vrais. Sans tabou. Que ce soit dans leurs gestes ou dans leurs paroles. Tant qu'il y a du respect, tout est autorisé, mais rien n'est obligatoire. Nous venons tous pour la même chose, il y a dès lors très peu de malentendus et c'est très facile de créer des relations », atteste ainsi David (*), trentenaire, arrivé avec sa compagne cinq jours plus tôt. 

« À la base, nous ne devions rester qu'une nuit sauf que chaque matin, nous sommes incapables de plier bagages. L'ambiance entre campeurs est beaucoup trop conviviale. » David (*), libertin.

Comme lui, ils sont beaucoup à évoquer la difficulté de quitter le camping libertin et donc de retourner à la "vie réelle" lorsque leur séjour à Brugheas touche à sa fin. « Il m'est déjà arrivé de pleurer. Ici tout le monde est bienveillant, respectueux et à l'écoute des désirs des autres. Comme tout le monde est ici pour passer du bon temps, les gens sont très proches et tactiles, à l'inverse de la société où la norme est à la distance et à l'individualisme », évoque Ludivine (*), alors qu'elle est en train de se laisser caresser. Son mari est, quant à lui, assis de l'autre côté de la table.

« Ce camping, c'est vraiment une bulle. L'occasion pour chacun d'assouvir des fantasmes – parfois qu'on avait même pas envisagé -. Beaucoup de personnes réservées ou mal dans leur peau viennent également ici pour s'assumer et se sentir bien dans leurs corps », témoigne ainsi Luc (*), entre deux blagues à caractère sexuel. « Pour nous, il est désormais inenvisageable d'aller dans un camping différent. L'ambiance ne nous convient plus. Cet endroit, tous les couples libertins en avaient rêvé. C'est une bénédiction que Gégé (Gérard Vetter, le gérant) nous a offert en l'ouvrant », reprend Ludivine.

Place au (grand) jeu

Une heure plus tard, la tablée se lève et file s'habiller pour la soirée "masquée", qui ne fait que commencer. À 22 heures, chaque soir, les campeurs ont rendez-vous sous le chapiteau central du camping pour une soirée dansante. Le thème musical et vestimentaire change chaque soir. Le DJ s'installe aux platines, bien décidé à aider les campeurs à passer une bonne soirée. Petit à petit, la piste de danse se remplit.

« Tu es très élégante ce soir », « Ces bas résille te vont à merveille ! », peut-on entendre entre les participants de la soirée.

« Pour beaucoup de profanes, le libertinage consiste exclusivement à "baiser", comme ils aiment le dire. Ce n'est pas vrai. Personnellement, ce qui me plaît, c'est la séduction inhérente au libertinage. On ne coquine pas forcément avec tout le monde. On aime plaire et se sentir désiré. On m'a déjà proposé de coquiner au bout de quelques minutes, j'ai dû calmer le jeu : « Tu ne préfères pas boire un verre avant ? Sinon quel intérêt ? », relate Paul (*), le regard séducteur.

Le DJ enchaîne les tubes succeptibles de rapprocher les danseurs et de susciter de l'émoi. Le classique de Joe Cocker, « You can leave your hat on » permettra à trois hommes de grimper dans la cage au bout de la piste de danse et d'entreprendre un strip-tease alors que les slows achèveront de rapprocher les couples. Sur les canapés du chapiteau adjacent à la piste de danse, les esprits et les corps s'échauffent également. Les caresses se multiplient et le désir se lit dans tous les regards.

Attablé non loin de là, Gérard Vetter surveille. Il s'assure que tout se déroule dans le respect des règles du camping, prêt à intervenir au besoin. Régulièrement, le gérant est invité par les danseurs à les rejoindre, proposition qu'il décline poliment.

« En tant que gérant, je ne peux pas me permettre de participer. Tout simplement parce que légalement, je n'ai pas le droit, mais aussi parce que quelqu'un doit rester à l'écoute des clients. » Il garde néanmoins d'excellents souvenirs de ses soirées de « surveillance ».

« Hier, c'était de la folie. Plus de 7 à 8 couples ont coquiné ensemble sur le lit de 7 mètres derrière la piste de danse. Ce soir, c'est plutôt calme, c'est la fin de la semaine et il a plu dans la journée. Le temps joue indéniablement sur la libido » Gérard Vetter (Cogérant du camping La Roseraie ***)

Les heures défilent, les vêtements s'enlèvent ou s'échangent. « Si mes ouvriers me voyaient », nous glisse Luc (*) alors qu'il enfile le string d'une jeune femme. Tous savent qu'en dehors des clubs libertins de leurs régions, ou chez des particuliers adeptes du libertinage, peu pourront revivre ce type de soirée avant mai 2019, date de la réouverture de La Roseraie*** (en service quatre mois et demi par an).

Le stade supérieur de l'amour

La lune est haute dans le ciel. Si la piste est torride, la nuit rafraichît. Il est une heure du matin. L'heure officielle de la fin de soirée.

Si certains vont réellement se coucher, pour d'autres, c'est le début des choses sérieuses. Par grappes et selon les affinités créées durant la soirée, les campeurs se répartissent dans le camping. Certains se rendent au chalet. D'autres, munis de lampes torche, osent s'aventurer jusqu'au bois coquin.

Cela n'empêche pas quelques groupes de rester sur les canapés environnant la piste, loin de toute velléité sexuelle. L'occasion pour eux d'aborder ce que le libertinage leur apporte et comment ce mode de vie s'est peu à peu imposé à eux.

« Le plus souvent, c'est la routine dans le couple qui t'amène à vouloir expérimenter autre chose. Personnellement, c'est mon mari qui m'a proposé de tester le libertinage. J'étais un peu réticente car j'avais peur de la jalousie ou que cela brise notre couple. Au final, cela ne s'est pas passé du tout comme cela, au contraire cela nous a rapprochés, mais nous concevons que cela puisse ne pas être le cas pour tous les couples. L'essentiel et que chacun y trouve son compte », témoigne Ludivine (*).

Nous sommes parvenus à séparer le sexe de l'amour. Le sexe est un jeu et le libertinage ne nous empêche pas d'être amoureux

« Le libertinage nous a permis de faire un vrai travail d'introspection ». Le jeune homme évoque même une « révélation » : « Depuis que j’ai compris que vouloir posséder l’autre n’était que de l’orgueil, j’ai découvert ce qu’est le véritable amour. Nous sommes parvenus à séparer le sexe de l'amour. Le sexe est un jeu et le libertinage ne nous empêche pas d'être amoureux », confirme son compagnon. « J'ai énormément de collègues qui trompent leur femme dans leurs dos. Lorsqu'elle le découvre, cela finit toujours en pleurs et fracas. Le libertinage nous permet d'être au-dessus de tout cela », enchérit Luc (*).

Une vie cachée

Les heures filent. Quatre heures du matin. Parmi les campeurs restés discuter, tous font le même constat. Le libertinage leur permet d'être « heureux », de s'assumer. Quitter La Roseraie*** est un réel déchirement. Tous regrettent le retour à la vie quotidienne et la nécessité de se cacher.

« Chaque année, nos proches savent que nous passons nos vacances dans le bassin Vichyssois, mais nous ne rentrons jamais dans les détails. À tel point qu'une année, nous avons dû inventer un mensonge car notre fille, de passage dans l'Allier, voulait venir nous rejoindre au camping », soupirent Liliane (*) et Albert (*), septuagénaires et doyens du camping.

La fatigue prend peu à peu le pas sur la libido. Les campeurs vont progressivement dormir et le silence est roi.

 

Il régnera en maitre jusqu'à tard dans la matinée.

(*) Tous les prénoms ont été modifiés. Pour respecter la confidentialité, aucun cliché n’a été réalisé avec des clients.

Remerciements particuliers à Elsa Charnay.