De taxi en taxi dans la nuit Clermontoise

Selon la mairie de Clermont-Ferrand et la compagnie Allô Taxi Radio -implantée depuis 1973 dans le Puy-de-Dôme- une cinquantaine de taxi quadrille quotidiennement la capitale Auvergnate. Parmi ceux-ci, une quinzaine a fait le choix de devenir « Taxi de nuit », devenant, ainsi, les témoins privilégiés de l’activité nocturne Clermontoise. Et tout ce qu’elle comporte de bonnes et mauvaises aventures. Reportage.

François réajuste son rétroviseur. « Il était déjà bien mis, mais c’est un tic. Je ne peux m’empêcher de le réajuster ». Ce n’est que le début de la nuit. Il est bientôt 23 heures. Depuis quatre heures, le chauffeur de taxi arpente les rues clermontoises, à la lumière de ses phares et de l’éclairage public.« C'est ça que j'aime, confie le conducteur, l'impression de liberté. Il n'y a pas deux nuits qui se ressemblent, je ne sais jamais où je vais atterrir. »

Pourtant, irrémédiablement, le chauffeur de taxi revient au même endroit : la gare de Clermont-Ferrand. Il n’est pas seul. Quatre autres taxis sont présents.  « Pour une partie de la nuit, c’est clairement l’endroit où il y a le plus de courses. Quand les derniers trains arrivent, les clients sont fatigués, ils veulent arriver au plus tôt chez eux. Alors ils prennent le taxi. » François s’estime chanceux. Dans la capitale auvergnate, le tramway ne passe pas à la gare.

Fêtards ou hommes d’affaires, la même banquette arrière

Le dernier intercité Paris-Clermont-Ferrand de 22h30 vient d’entrer en gare. Un flot de voyageurs noctambules affluent sur le parvis. Certains se dirigent vers les arrêts de bus ou s’apprêtent à traîner leurs lourdes valises sur les trottoirs clermontois. D’autres, spontanément, se dirigent vers la gare routière et ses taxis en enfilade.Derière la volant, François attend patiemment que quelqu’un le hèle. Une dame blonde, la quarantaine, tirant une énorme valise, arrive. Le chauffeur connaît sa routine par cœur. Il accueille la passagère, se présente, l’aide à mettre son bagage dans le coffre, ouvre la porte arrière et remonte à l’avant.

« Où va-t-on ? », « Avenue Julien, près de la place de Jaude ».

Le reste du trajet se fera dans un silence monacal. « La nuit attire tous les extrêmes en terme de clientèle. On a, à la fois des personnes très discrètes, fatiguées, qui ne demandent qu’à être transportées en silence, mais aussi des clients surexcités, souvent saouls. Eux, ils chantent à s’en rompre les cordes vocales », s’amuse le pilote nocturne, une fois la passagère déposée en cœur de ville. Alors, François s’adapte. Joue un rôle pour chaque passager. Propose blind-test, bonbons et bouteilles d’eau, aux fêtards et reste muet lorsque des hommes d’affaires négocient des contrats sur sa banquette arrière.

En tout cas, le taxi Clermontois est formel : il ne refuse personne. Même les personnes en état d’ébriété avancé. « Il m’est même arrivé de tenir la tête d’une passagère qui était en train de vomir dans le caniveau par ma portière. Je l’ai tout de même raccompagné jusque chez elle, juste pour m’assurer qu’elle ne dormirait pas sur un trottoir. »

De son propre aveu, la nuit lui en fait voir de toutes les couleurs. En attendant, François, réajuste une dernière fois son rétroviseur.

Un service « plus » face à une concurrence « injuste »

L’impromptu, l’inattendu, Bruno le vit également quotidiennement au volant de sa berline Peugeot. Jeune chauffeur de taxi de 28 ans, il roule de nuit depuis six ans. Par choix. Mais également par contrainte. Sa licence de taxi en poche, il se retrouve très vite confronté à la concurrence diurne de ses confrères. « Basculer sur du travail de nuit m’a permis de me lancer », assure t-il. Pour cela, il s’associe à un autre chauffeur, déjà bien implanté. Son collègue roule de jour, lui récupère le véhicule la nuit. “Nous avons fonctionné comme ça pendant quatre ans, jusqu’à ce que mon associé claque la porte pour changer de vie”, regrette Bruno, assis derrière son volant.

Depuis, il est seul, avec une nouvelle berline achetée à prix d’or pour viser la clientèle  « de luxe ».

Mais, selon lui, hormis des couples revenant d’un apéritif dînatoire ayant tardé dans la soirée, la clientèle de luxe ne se bouscule pas dans la nuit Clermontoise.  Dès lors, Bruno ne fait pas la fine bouche : tout le monde est le bienvenu dans son taxi. Mais il tient tout de même à proposer un « service premium ». S’il vous plaît.

« Seule la qualité du service permet aux chauffeurs de taxi de lutter contre l’arrivée des VTC (Voiture de transport avec chauffeur ndlr), Uber & compagnie », peste-t-il. Visiblement, le jeune chauffeur voit d’un mauvais œil le développement des applications de transports entre particuliers. À l’origine de ce mépris, j’ai dû m’endetter de plusieurs dizaines de milliers d’euros pour m’acheter une licence, alors qu’eux doivent seulement s’inscrire dans un registre ministériel et se déclarer auto-entrepreneur. Le tout pour 170 €. « C’est de la concurrence déloyale tout simplement », siffle t-il, en ouvrant un paquet de pastilles à la menthe.

Pour lui et ses futurs passagers.

Les chauffeurs de taxi, en campagne.

Fort heureusement, Bruno et ses confrères chauffeurs ont une parade. Ils le savent, en Auvergne, les VTC sont essentiellement présents sur Clermont-Ferrand. Au détriment des campagnes. Au profit des taxis.
« Beaucoup de mes passagers nocturnes sont des personnes ayant loupé leur dernier train pour Moulins, Riom ou Lyon. Dans ces cas-là, on est parfois amené à faire plusieurs centaines de kilomètres. Ça chiffre vite », note Khalid, chauffeur de taxi depuis trois ans.

De son propre aveu, cet ancien chauffeur de poids lourds est loin de toucher le jackpot. Mais ce sont tout de même ces longs trajets de nuit inattendus qui lui permettent de rembourser son prêt.

Sa configuration préférée ? Les clients tombés en panne en pleine nuit, loin de chez eux, qu’il faut ramener pendant que leur véhicule va au garage local. « Lorsqu’ils voient le taxi arriver, leurs yeux s’illuminent. Ils vont tout de même rentrer chez eux. On est un peu leur héros d’un soir dans un enchaînement de galère », s'enorgueillit le chauffeur nocturne. Cette nuit-là, personne n’aura de soucis de moteur. Khalid, restera Place de Jaude, au cœur de Clermont-Ferrand, prêt à ramener les spectateurs ayant profité des dernières séances de cinéma.

Puis de quelques verres.