Au bord de l'autoroute, la nuit, on frôle la mort

Gilets fluo sur le dos et cônes de signalisation dans le fourgon, chaque nuit de nombreux ouvriers arpentent les voies d'autoroutes pour s'assurer de leurs entretiens. Si la circulation est moins dense, les règles de sécurité restent draconiennes pour les travailleurs.
Exemple lors des nuits des 20 et 21 mars dernier où l’accès à l’A71 par l’échangeur de Riom, dans le Puy-de-Dôme, était impossible pour cause de travaux.

Le temps est compté. Il est 20 heures. La nuit est tombée. Dans leur fourgon de l'APRR - la société chargée de l’exploitation du réseau autoroutier en Auvergne -, Philippe et Thomas ont la lourde tâche de fermer le plus rapidement possible l'accès à l’A71 par l’échangeur de Riom. Pendant deux nuits, une trentaine d’ouvriers de trois entreprises seront mobilisés de 20 heures à 5 heures du matin pour rénover certaines parties de l’échangeur autoroutier. Plus aucun véhicule ne doit passer. Il en va de la sécurité des ouvriers. 

A l'approche de ladite zone de travaux, girophares allumés, Philippe, au volant, ralenti l'allure. Lentement il approche les 30 km/h. Si le véhicule est rabbatu en partie sur la bande d'arrêt d'urgence, il occupe tout de même, une part importante de la voie de droite.
Thomas, la trentaine, ouvre la porte latérale de l'arrière du fourgon. Côté route. Un camion les frôle à quelques mètres de là, n'ayant vraisemblablement pas anticipé de se déporter sur la gauche suffisamment en amont. Thomas ne sursaute même pas. À  quelques mois de la retraite, Philippe non plus.

 « On a l'habitude...», disent-ils, laconiquement. 

Thomas s'empare de cônes réfléchissants entreposés à l'arrière du fourgon. D'un geste précis, ils commencent à les poser sur l'autoroute. Les espaçant de plusieurs mètres. « Il ne faut pas trop les rapprocher car on n'a pas un stock de cônes infinis, mais si au contraire ils sont trop éloignés, certains automobilistes pourraient être tentés de passer malgré le balisage », soupire-t-il, en comptant dans sa tête le nombre de bandes blanches que le fourgon parcourt.
Malgré le passage de derniers automobilistes et camions qui se rabattent et s'engouffrent dans les sorties autoroutes juste devant eux, petit à petit, l'échangeur est balisé. Ne reste que les panneaux de signalisation.
Le chantier peut commencer.

Deux nuits de travaux à haut risque

Lentement, la machine avale les mètres de bitume. Elle l’arrache et le renvoie à l’état de poussière dans la benne d’un camion adjacent, qui suit son avancée. Derrière, une balayeuse se met en branle pour retracer son chemin et nettoyer la route de toutes les impuretés qu’elle a pu laisser. Loin de la tranquillité nocturne, le vacarme est assourdissant. Non loin, le « finisseur » fait chauffer, à plus de 150 degrés, le nouvel enrobé qui sera déversé plus tard dans la nuit en lieu et place de l’ancien bitume. Dans le ciel, la pleine lune, quant à elle, rayonne.

« Ce genre d’opération est inenvisageable de jour. Le trafic est dense et la gêne occasionnée pour les clients est trop importante. Alors on contraint le chantier à la nuit et on espère ne pas avoir de soucis techniques avec une machine car le temps est compté. Il faut qu’à 6 heures, la voie soit ouverte à nouveau », rapporte Jean-Philippe Cot, qui encadre les travaux pour APRR.

Dans ce décorum nocturne, où la visibilité est amoindrie, rien n’est laissé au hasard. Lampe frontale et gilets réfléchissants avec LED intégrée habillent les ouvriers. Lampadaires et projecteurs mobiles parsèment le chantier. Il faut dire que dans l’obscurité de la nuit, les risques sont démultipliés. « Sans lumière naturelle, c’est très facile d’être désorienté ou ébloui par un phare de chantier. De même, l’échangeur de Riom est survolé par des lignes à haute tension, sauf que de nuit, il est impossible de les voir. Il est important de rappeler aux engins de chantier de rouler avec la benne baissée pour éviter de les arracher », évoque Laurent Mina, coordinateur sécurité.

Parmi les autres facteurs sécurisants, la fermeture complète de l’échangeur. Un luxe qui n’est pas systématique, notamment lorsque les ouvriers travaillent directement sur l’autoroute et ne peuvent que réduire le nombre de voies.

Le danger, c’est les autres

« Nos plus gros facteurs de risques, honnêtement, ce sont les autres conducteurs. Ceux qui essayent de forcer le passage. Ceux qui s’endorment au volant. Ceux qui, alcoolisés, n’ont pas vu la zone de travaux », énumèrent pêle-mêle Philippe et Thomas. Tous deux ont en tête l’histoire de ce conducteur alcoolisé qui, il y a moins de deux mois, a embouti sans crier gare une grue sur un chantier. Seul le conducteur a été blessé.

« On touche du bois, ça fait de nombreuses années qu’on n’a pas eu d’accident mortel pour un ouvrier sur la région. Mais quand on voit l’augmentation des accidents mortels liés à l’alcool ces derniers mois, oui on s’inquiète », reprennent-ils. Ils le savent. Un cône, aussi lourd soit-il, n’arrête pas un camion. « Rien n’arrête un camion d’ailleurs. »