À l'hôpital, les urgences à nuit tendue

C’est un mouvement qui a pris une ampleur nationale. Le 14 novembre dernier, en France, des dizaines de milliers d’urgentistes, aides-soignants et étudiants en médecine se sont mis en grève pour "sauver l'hôpital public". C’est le cas notamment au CHU de Clermont-Ferrand où le personnel de santé est sur le pont 24 heures sur 24. Si les journées sont d’ores et déjà éreintantes, une fois le soleil couché, la fatigue se fait également ressentir. La crainte d’une crise sanitaire aussi.

 

Malgré la fraîcheur ambiante, le visage de Laura (*) s’est soudainement détendue. La fumée de cigarette qui émane de sa bouche n’y est sûrement pas étrangère. C’est la pause-clope. Derrière elle, le service des urgences du CHU Gabriel-Montpied de Clermont-Ferrand ronronne. La lune est haute dans le ciel, obstruée par quelques nuages, quand l’étudiante en médecine jette son mégot.  Elle retourne dans la salle de repos du personnel. « Sauf en cas d'énormes accidents impromptus, la nuit devrait rester calme », estime-t-elle en s'asseyant dans la salle blanche, visiblement soulagée. Après une journée aux urgences gynécologiques, l’étudiante de 24 ans, enchaîne actuellement avec une nuit de garde. « Au total, je serais restée 20 heures d’affilée à l’hôpital », souffle-t-elle, la nicotine pour seul rempart contre le sommeil. Dans la salle de repos, deux autres étudiants en médecine, Léo et Hugo, respectivement en cinquième et sixième année, se préparent un café.

« Les patients sous-estiment l’importance des étudiants dans le maintien du service public la nuit », avance Léo. Laura et Hugo acquiescent en silence, le regard fixe sur un des murs blancs. Eux aussi pâtissent de l’absence de titulaires la nuit.« La nuit, il n’y a environ qu’un seul responsable posté par service. Une seule personne pour les urgences cardiovasculaires, une autre pour les urgences gastriques, etc. », détaille le jeune homme.

Ça dépend des nuits.

Est-ce assez en termes de personnels ? « Ça dépend », interjette Hugo, muet jusqu’à présent. « Il y a des nuits où c’est largement suffisant. D’autres où cela implique de traiter les patients au plus vite pour ne délaisser personne. »

Jusqu’à présent, de nuit, aucun n’a été confronté à la nécessité de laisser un patient sur un brancard au milieu d’un couloir, comme cela a pu arriver dans d’autres hôpitaux . Mais la menace guette. « Il y a des nuits où on est à flux tendu. Dans ce cas, on a même pas quinze minutes de pause  », reprend Léo. « C’est souvent par période. Comme en plein pic de grippe par exemple », renchérit Laura. « Déjà, lorsque la journée a été agitée, on sait que ce sera la même limonade pour la nuit », poursuit l’étudiante alors qu’elle attache ces longs cheveux blonds. Tous trois replongent dans leur rêverie.   

Une crise latente

“Flux tendu”. L’expression revient souvent dans les couloirs du CHU Gabriel-Montpied de Clermont-Ferrand. “Strict minimum”aussi. « Si on s’en sort, c’est uniquement car il y a moins de patients de nuit. Et encore, certains commencent à le comprendre et viennent consulter à 23 heures », évoque au pas de course, Natacha, une aide-soignante croisée en coup de vent dans un couloir.   Plus tard, le souffle posé, elle racontera: « pas plus tard qu’hier, une femme est venue nous voir aux urgences à 14 heures. Il y avait selon elle “trop de monde”, alors elle est repartie et est revenue au beau milieu de la nuit. » En réalité, cette patiente avait une mycose vaginale depuis trois semaines et avait soudainement décidé de se faire soigner. « Je pense que lorsque l’on a un inconfort depuis trois semaines on pense à consulter en amont, auprès de son généraliste, pas directement aux urgences. C’est quelque chose qui me dépasse… », évoque la mère de deux enfants qui est régulièrement postée de nuit. « Je pense qu’il est important de rappeler aux patients la notion d’”urgences” qu’impose notre service. Lorsqu’un généraliste peut réaliser le même diagnostic le lendemain, dans la situation actuelle, il vaut mieux éviter d’engorger les urgences…» Des mots que la quadragénaire semble immédiatement regretter, visiblement partagé entre son Serment d’hippocrate et le risque de ne pouvoir soigner tout le monde. Une crise sanitaire latente qui attend son heure, de jour comme de nuit.

Une mobilisation record 

C’est justement pour faire part de son inquiétude que Natacha était poing en l’air ce jeudi 14 novembre lors de ce qui devait être une journée de mobilisation nationale massive pour "sauver l'hôpital public". Comme elle, près de 90 % du personnel CHU Gabriel Montpied de Clermont-Ferrand  ont cessé le travail pour dénoncer un hôpital public arrivant au "point de rupture". Soit près de 1.900 médecins, soignants, étudiants et autres personnels du « C’est bien la preuve que c’est un sentiment partagé par tous », assure Natacha, d’un ton sec.

Les chiffres semblent d’ailleurs aller dans ce sens, comme le confirme Stéphanie, 54 ans, personnel d’accueil des urgences de l’hôpital. Un poste qu’elle occupe depuis 28 ans. « À mon arrivée, les urgences accueillaient chaque année près de 28.000 patients. En 1999, ils étaient 38.000. L’année dernière on dépassait les 56.000 », affirme la mère de trois enfants, visiblement bien renseignés. Quid des chiffres de la nuit ? Tout de suite, le propos se font plus confus. « Je ne sais pas trop… C’est très variable d’une nuit à l’autre... » 

Fatigue.

Ne faisant pas partie du corps médical, Stéphanie s’est refusée à rejoindre la manifestation du 14 novembre. Elle comprend néanmoins les revendications de celles et ceux qu’elle appelle tout de même ses “collègues”. « On voit bien que leur métier se complexifie et se densifie. Comme je l’ai dit, il y a plus de patients, mais ils sont aussi parfois plus virulents. On va dire que la nuit n’arrange rien...»  Derrière cette tournure mystérieuse, à demi-mot, la secrétaire évoque l’alcool. « Encore une fois, je n’ai pas de chiffres, mais je dirais qu’environ un quart ou un tiers des urgences de nuit implique un individu alcoolisé. Je n’ai pas l’impression que c’est une proportion qui a changé au fil des années mais les équipes médicales sont, elles, plus fatiguées. Elles sont moins patientes face à ce type de comportements », souffle Stéphanie, prenant soin de légèrement couvrir son micro.

La fatigue. Les urgences de nuit sont fatiguées. Autant que celles de jour, auxquelles elles  sont intimement liées. « Les vieux briscards sont à bout. Nous, la jeune génération, on commence déjà à ressentir le coup de massue. Si on s’en sort cette nuit et jusqu’à présent, c’est bien parce qu’aucun grain de sable n’est venue gripper une machine, certes bien huilée, mais que l’on pousse dans ses retranchements », remarque, avec maturité et d’un ton solennel, Laura au cours de sa nouvelle pause clope. « Pour le moment, ça tient. On tient. Mais jusqu'à quand ? » Dans le ciel, la lune est désormais bien obstruée. Au loin, des sirènes de pompiers se font entendre.

Photo issus des archives du journal La Montagne

(*) Tous les prénoms ont été changés